Art, musique & littérature

La blancheur qu’on croyait éternelle

24 mars 2014

Je vous ai déjà parlé de Virginie Carton et son premier roman, Des amours dérisoires, que j’avais dévoré, les yeux rieurs (petite session de rattrapage pour ceux qui auraient manqué ça). Alors quel bonheur j’ai eu quand Virginie m’a contacté, me demandant mon adresse afin de m’envoyer son second livre (que j’ai reçu dédicacé – allez-y traitez-moi de groupie !). Et, dès les premières pages, son style, toujours aussi efficace, m’a embarqué…

L’élégance des sentiments

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Salon du livre 2014 © formally informal

La blancheur qu’on croyait éternelle. En voilà un titre bien mystérieux – ce que j’me suis dit – (surtout imprimé en lettres noires sur une couverture rouge – à se demander si cela ne cache pas une histoire tragique, du sang et du rimel qui coulent. Je vous arrête tout de suite, la réponse est non). Je lis, page 6, que le titre est tiré d’une chanson d’Alain Souchon : l’amour à la machine – et en lisant « Alain Souchon », je me suis retrouvée à avoir dans la tête : »o la la la vie en rose ». Pendant une semaine. L’effet que ça me fait, Souchon. Un titre intéressant car il entre en résonance avec une question que je me pose beaucoup en ce moment. Y-a-t-il réellement quelque chose d’éternel ? Le temps passe et les choses changent. Tout change. Dedans et dehors. C’est un fait. Et pourtant, cette volonté que l’on a de s’accrocher à ce qu’on connait, à vouloir garder les choses comme on les pensait, comme on les aimait…

« Je voudrais un blond Romy Schneider.
– Je vois pas.
– Un blond foncé, cendré, chic. Surtout pas doré, vous voyez ?
– Non, je vois pas.
– Vous vous souvenez de Romy Schneider dans La Piscine ?
– Quelle piscine ?
– Le film La Piscine.
– Non, je ne l’ai jamais vu.
La Passante du Sans-Souci ? La Banquière ?
– Ben non, je vois pas.
– Vous connaissez Romy Schneider ? Sissi , enfin !
– Ah oui ! Sissi ! Ben c’est un châtain doré, ça !
– Mais non, je vous dis Sissi pour vous aider à visualiser qui était Romy Schneider. Mais moi, ce que je veux, c’est le blond qu’elle avait après, pas dans Sissi ! Le blond de César et Rosalie, d’Une histoire simple, des Choses de la vie
– Mais elle est morte, Romy Schneider, non ?
– Ben oui. Pourquoi ?
– Pour rien. »

Quand je lis Virginie Carton, j’aime le côté cinématographique de son écriture. À la lecture, ses mots se transforment quasi instantanément en images et on se retrouve rapidement comme immergé dans une salle de cinéma, assis dans un large fauteuil rouge (oui, les anciens), à attendre la séquence suivante… Et le livre se lit (presque) tout seul ! Autre point fort, ses chapitres courts et efficaces. L’humour aussi. A l’instar de son premier roman, on retrouve ici encore des héros ordinaires, dans des situations ahurissantes, qui nous font sourire… car il faut dire qu’ils nous ressemblent un peu. Elle comme lui.

Un homme et une femme

Au cœur de ce livre, la question des relations humaines et de ces liens que l’on entretient, que l’on retient, qu’on n’arrive pas à faire, qu’on brise aussi. La famille, les amis, les amours. Ou plutôt l’Amour avec un grand A.

Quand on le rencontre, comment savoir que c’est l’Autre, en face ? Celui que l’on va aimer, que l’on pourrait aimer, si l’on se donnait la peine de dépasser nos préjugés et nos peurs pour aller à sa rencontre ? A côté de combien d’histoires sommes-nous passés comme ça ? Vous êtes-vous déjà posé cette question ?

Je me souviens de ce garçon dans le métro, je devais avoir 16 ou 17 ans, la rame était bondée, moi à un bout, lui à l’autre, il portait une casquette et nous avons passé le trajet à nous contorsionner pour nous regarder malgré les gens entre nous qui nous cachaient la vue. Il est descendu à Charles de Gaulle Étoile. Je ne sais plus si je ne l’ai pas vu descendre ou si j’ai hésité trop longtemps mais les portes se sont fermées, le métro a démarré et nous sommes éloignés en nous fixant, lui sur le quai, moi dans le métro. Arrivée à la station suivante, je suis sortie en courant pour prendre le train dans l’autre sens, y retourner, le retrouver, je passais à côté de quelqu’un c’est sur, il s’était passé quelque chose dans cette rame, je l’avais senti, lui aussi c’était certain, il fallait que j’en ai le cœur net, j’y allais, je le verrais, nous verrons. Et, une fois sur le quai, le même quai, celui où je l’avais vu s’éloigner quelques minutes auparavant, il n’était plus là. Je suis restée un moment à balayer le quai des yeux, à le chercher. Avant de me sentir ridicule. J’ai toujours pensé que je m’étais emballée, qu’il ne s’était « rien » passé, qu’en fait ce n’était qu’un jeu, un jeu d’ado, c’est vrai quoi, quelle idée saugrenue aussi, ici c’était la vie, pas un comédie romantique à la française. Et en écrivant ces lignes, dix ans après, je me dit, et s’il avait fait la même chose que moi ? Peut-être avait-il pris le métro pour me rejoindre à la station d’après ? Et nous nous attendions tous les deux au mauvais endroit, au même moment ? Qui sait ? La réponse, je l’ai, personne. On ne saura jamais. Je ne saurai jamais. Tout ce qui me reste c’est ce souvenir très clair puis un peu flou, évanescent. Nous ne nous sommes plus recroisé, nous.

Mathilde et Lucien, eux, se sont croisés plusieurs fois. Ils ont même échangé quelques mots. Sans vraiment se rencontrer pourtant. Ils ont plus de points communs qu’ils ne le pensent, qu’ils ne le savent. On suit leurs vies, en parallèles, leurs vies d’aujourd’hui et leurs souvenirs d’enfance. Plus on les découvre, plus nous en sommes convaincus, ils sont faits l’un pour l’autre. Et le chassé-croisé continue… jusqu’aux dernières pages, Virginie Carton tient serré dans ses mains notre cœur, cette question au bord des lèvres : vont-ils finalement se rencontrer ? Ou serait-ce l’histoire de deux âmes, comme il y en a beaucoup, faites pour s’aimer et se comprendre, vivant l’une à côté de l’autre dans l’ignorance la plus totale ? (eh bien, lisez le livre et vous saurez… hihi)

Quelqu’un l’aimait, quelque part

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Un homme et une femme, Claude Lelouch

Trentenaires célibataires, Lucien et Mathilde sont restés bloqués dans une époque qui n’est plus tout à fait celle dans laquelle nous vivons, ils ne se connaissent pas mais ces deux êtres, qui se sentent souvent seuls et incompris, habitent pourtant dans le même immeuble parisien ! Lucien, jeune pédiatre à son compte, envoie parfois des SMS qui prennent alors des allures de roman littéraire remplissant tout l’écran du destinataire, et Mathilde, diplômée HEC mais se sentant souvent inadaptée, essaie à tout prix de rentrer dans ce moule de réussite sociale qui rendrait sa mère si fière d’elle.

Bien sûr, elle n’était pas sans savoir qu’il existait des sites de rencontres, des réseaux sociaux et toutes sortes de choses. Mais ce n’était pas son monde.
Le monde de Mathilde était peuplé de rêves éperdus, de nature sauvage, d’envolées romantiques, de murmures au coin du feu.

Mathilde, fragile et introvertie, à fleur de peau et rêveuse, dans son monde, toujours, m’a touché en plein cœur (ou en pleine tête je ne sais pas). Mathilde aurait presque pu s’appeler Amélie en fait. Véronique ou Julie, tiens. Je suis J’étais un peu de ce genre là et tu en es surement aussi.

Elle n’avait pas compris à quel point le monde était en train d’évoluer. A quelle vitesse la société allait accélérer son rythme fou et faire voler en éclats toutes les valeurs qu’elle s’appliquait à respecter, qui faisait d’elle ce qu’elle était : une fille entière, qui ne savait ni mentir ni tricher, prête à donner son âme, tout son être.
Bientôt, tout ce qu’elle était n’aurait plus de valeur pour grand monde. Tout le monde s’en foutrait.
Julien aussi.

Lucien, c’est le bon copain que tu appelles quand tu es en galère, celui qui sera toujours prêt à t’aider, que tu adores mais à qui tu ne penseras jamais pour les soirées et autres festivités… non pas que ça lui déplairait ! Il est discret Lucien. C’est un homme à la vie tranquille, au bon cœur. Lucien vit dans un film en noir et blanc. Ah oui, et « Lucien n’aimait pas s’appeler Lucien. »

Ses habitudes restaient ancrées dans ce qu’il estimait être des valeurs sûres. Il réservait les mails à l’exercice de sa profession. Pour ses échanges personnels, il privilégiait le téléphone ou les lettres. Chez lui, l’affectif l’emportait souvent sur la pratique. Dans les armoires de Lucien, on trouvait deux ou trois vieux pulls râpés ou même troués dont il ne pouvait se défaire à cause des bons moments passés avec eux. Il conservait aussi quelques courriers de jeunesse, le ticket de métro du premier jour où il était allé au cinéma seul, les billets de ses premiers concerts. Dans l’esprit de Lucien, les choses pouvaient avoir une âme et les souvenirs avaient une place. Tant pis pour la tendance à l’épuré. Chez Lucien, les tiroirs étaient toujours trop pleins.Les armoires débordaient.

Enfin, que dire de plus ? Si vous aimez les chocolats (ceux qui croustillent un peu sous la dent mais qui fondent en même temps), si vous vous souvenez des « cabines téléphoniques pour lesquelles on patientait le cœur battant, des lettres en papiers [et de] l’odeur de la colle Cléopâtre » avec une pointe de nostalgie, et que vous soyez plutôt soirées-déguisées-karaoké entre voisins ou DVD-pizza en amoureux… Ce livre est fait pour vous.

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La blancheur qu’on croyait éternelle, Virginie Carton

Prix : 17e10 sur Amazon
Broché: 224 pages
Editeur : Stock (19 mars 2014)
Collection : La bleue

Un grand merci à Virginie Carton ainsi qu’aux éditions Stock de m’avoir fait parvenir ce livre.

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5 Comments

  • Reply julie 24 mars 2014 at 15 h 18 min

    Je la connais bien oui, cette « rencontre » presque irréelle, dans le métro, le bus, au supermarché, au parc… un lien se tisse entre moi et ce jeune homme, c’est intense, electrisant.. tellement bon ! Et cette question qui se pose à chaque fois : est-ce vraiment reciproque, et si oui, vais-je oser ? Et lui d’abord ?
    On se sent alors tellement vivant !
    Merci pour ce bel article, qui me rappelle combien la vie nous reserve de belles surprises… et pour la découverte de cet auteur, je vais très sûrement acheter ce livre.
    À bientot à ma chère Julie !

    • Reply formallyinformal 24 mars 2014 at 16 h 09 min

      Oui mais finalement, si tu oses et que finalement ce n’est pas réciproque. Tu te seras écoutée entièrement, tu n’auras de regret… et si c’est un inconnu, tu ne le reverras surement jamais ! Ça restera ton secret. Et puis, les papillons dans le ventre, la montée de l’adrénaline, le cœur qu’on sent battre dans la poitrine… le vivre, jusqu’au bout, c’est tellement bon comme tu dis :-)
      En fin de compte, on pense toujours à « et si ça ne marche pas… », et si ça marchait… ?

      Merci pour ton commentaire Julie :-)

  • Reply Des amours dérisoires | Formally Informal 10 mai 2014 at 12 h 00 min

    […] Plus de bonheur (MAJ 05/2014) : en découvrant le nouveau roman de Virginie Carton, la blancheur qu’on croyait éternelle (dont je parle sur le blog !) […]

  • Reply [Ailleurs] Récit photographique d’un week-end à Deauville / Part. 1 | Formally Informal 18 juin 2014 at 16 h 26 min

    […] Bien que Deauville soit une destination privilégiée pour les parisiens, parce que très proche, je n’y avais jamais mis les pieds. Et même, je n’en connais pas grand chose, à part ce que j’en ai lu dans le dernier livre de Virginie Carton. […]

  • Reply [Ailleurs] Récit photographique d’un week-end à Deauville / Part. 1 | Formally-Informal 15 août 2014 at 20 h 44 min

    […] Bien que Deauville soit une destination privilégiée pour les parisiens, parce que très proche, je n’y avais jamais mis les pieds. Et même, je n’en connais pas grand chose, à part ce que j’en ai lu dans le dernier livre de Virginie Carton. […]

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